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Archive for the ‘Classement’ Category

Il y a certaines idées fausses qu’il est nécessaire de corriger. (1) L’une est celle de la métamorphose telle celle de la chrysalide en papillon ou du têtard en grenouille. C’est la métamorphose au sens que lui donne le poète latin Ovide. L’autre idée fausse répandue est celle de « l’échelle des êtres » ou « Scala Naturae ». Selon cette idée, les organismes peuvent être classés par ordre de complexité croissante. Cette idée était déjà chez Aristote. Elle sera reprise par Leibniz (1646-1718). Selon ce principe de complexité, en bas on trouverait  les quatre éléments – l’eau, la terre, le feu, l’air -, au-dessus il y aurait les pierres et les minéraux, au-dessus encore les plantes, et enfin, les animaux, avec au sommet de l’échelle : l’homme. Cette classification linéaire continue d’imprégner nombre d’esprits…

Il est vrai que les idées neuves ont bien du mal à s’imposer. Dans les sciences modernes du vivant, une première idée neuve va bousculer ces idées naïves précédentes : c’est celle de « plan d’organisation ». Elle permet une première approche du concept d’« homologie » qui sera central dans la théorie de l’évolution. L’idée est que si deux animaux possèdent le même plan d’organisation, alors on peut comparer les organes, les caractères de ces animaux. Cette idée, on la doit à Etienne Geoffroy Saint-Hilaire. Il la nomme « principe des connexions ». Cela signifie que des organes qui se situent de la même façon dans un plan d’organisation interne des animaux sont comparables ou « homologues » : on les définit par leurs « connexions » entre eux et avec les autres organes et non plus, comme autrefois, par leur fonction ou leur forme. Exemple : les membres antérieurs des vertébrés (oiseaux ou homme) ont tous un humérus. Chez tous ces vertébrés, on appellera humérus cet os parce qu’il est, à chaque fois, situé entre la ceinture scapulaire et un couple d’os longs parallèles – radius et cubitus – eux aussi définis selon le même principe géométrique.

Une deuxième idée neuve est celle, géniale, de Georges Cuvier, fondateur de la paléontologie des vertébrés au début du XIXe siècle. Cuvier établit, le premier, qu’à des époques très anciennes, existaient des animaux qui ont aujourd’hui disparu. Notamment à cause des changements climatiques sur de longues périodes. Par exemple, on trouvait, il y a très longtemps, des crocodiles sur les berges de la Seine. Le fait alors que certains de ces animaux n’existent plus, met en évidence « la mort des espèces » : des espèces peuvent disparaître à jamais.

Au début du XIXe sècle, on dispose donc, grâce au concept d’homologie, d’une méthode efficace de comparaison des organes et des caractères. On sait que les métamorphoses, au sens antique du terme, n’existent pas. L’idée de « génération spontanée » est réfutée et on sait surtout que la terre a été formée il y a très longtemps et que les espèces peuvent disparaître. Si on réfléchit alors à la formation des espèces, deux hypothèses sont en concurrence.

L’hypothèse créationniste avance qu’à un moment donné, un certain nombre d’espèces ont été créées. Mais si les espèces meurent avec le temps, on peut imaginer que leur nombre va tendre vers zéro. Comment se sortir de cette contradiction ? Cuvier propose l’hypothèse de créations multiples : les temps géologiques ont été ponctués par des séries de catastrophes qui ont fait disparaître des espèces et en même temps contribué à créer de nouvelles espèces – ce qui a compensé les disparitions. Le fixisme est donc vérifié : le nombre d’espèces créées est stable.

L’hypothèse transformiste considère au contraire, que les espèces se transforment les unes les autres au cours des temps. Lamarck est le premier à avancer cette hypothèse. Il l’expose dans le « Discours d’ouverture du cours de l’an X » qu’il prononce en 1802 au Muséum d’histoire naturelle. Il redéveloppe l’idée dans son ouvrage : « Philosophie zoologique » paru en 1809. Il fait l’hypothèse de plusieurs types de transformations, qui depuis ont été remis en cause, notamment lors de l’apparition de la théorie darwinienne.

(1) On lira avec profit le petit ouvrage d’Hervé Le Guyader : « Classification et évolution », Paris, Le Pommier, 2003.

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Le Web sémantique désigne un ensemble de technologies visant à rendre les ressources du Web accessibles et utilisables par les programmes, grâce à un système de métadonnées formelles, utilisant notamment la famille de langages développés par le W3C. C’est un cadre commun qui permet le partage de données au-delà des frontières entre applications et communautés. C’est un effort collaboratif mené par un grand nombre de chercheurs et de partenaires socio-économiques. Il se fonde sur le cadre fourni par le « Resource Description Framework (RDF) ». Le Web sémantique, en tant que projet et programme, répond à deux types de préoccupations. Il s’agit d’abord de construire des formats communs, propres à l’intégration de données de diverses sources et à l’échange des documents. Il s’agit aussi d’élaborer un langage rendant compte de la relation entre ces données et les objets du monde réel, et permettant donc de « circuler » dans des ensembles de bases de données.

C’est dans ce contexte que Tim Berners Lee proposa dès 1994, la notion de « métadonnées » utilisables par les machines, lors de la conférence WWW 94 où fut annoncée la création du W3C. Ces métadonnées formelles depuis, sont présentées comme une représentation utilisable par les machines de l’information contenue dans les documents, par exemple le fait qu’une personne X est employée par une organisation Y.

Le développement de cette idée aboutit à la publication en 1999 de la première version de RDF (Resource Description Framework), langage qui définit un cadre général pour la standardisation des métadonnées des ressources Web.

Sur la base de RDF se sont ensuite développés des vocabulaires spécifiques destinés à des applications particulières, comme FOAF conçu pour décrire les relations entre personnes, puis des langages destinés à structurer ces vocabulaires, comme RDFS et le langage d’ontologie OWL, publiés dans leur forme finale en février 2004.

Au cours de cette évolution, la notion de ressource a quitté son sens original de « document publié sur le Web » pour s’étendre à des sens plus généraux et plus abstraits. Dans les langages d’ontologie, les ressources décrites sont des concepts comme des classes, des propriétés, ou des concepts utilisés pour l’indexation. À ce titre, les langages et technologies du Web sémantique sont parfois présentés comme des outils de représentation des connaissances adaptés à l’environnement Web, et permettant de transformer automatiquement les données en information, et les informations en savoirs.

Le Web sémantique s’appuie donc sur la fonction primaire du Web « classique » : un moyen de publier et consulter des documents. Mais les documents traités par le Web sémantique contiennent non pas des textes en langage naturel (français, espagnol, chinois, etc.), mais des informations formalisées pour être traitées automatiquement. Ces documents sont générés, traités, échangés par des logiciels. Ces logiciels permettent souvent, sans connaissance informatique, de :

* générer des données sémantiques à partir de la saisie d’information par les utilisateurs ;
* agréger des données sémantiques afin d’être publiées ou traitées ;
* échanger automatiquement des données en fonction de leurs relations sémantiques ;
* générer des données sémantiques automatiquement, à partir de règles d’inférences.

Cela implique en premier lieu de s’interroger sur les principes de classification à l’œuvre aussi bien dans les savoirs humains que dans le Web. Des millions de documents sont en effet, « installés » sur le Web. Mais l’accessibilité à ces documents n’est que partielle. Un moteur de recherche usuel permet un accès non sémantique.

Un accès « sémantique » sera réalisé lorsque les mots entrés par l’internaute dans son moteur de recherche seront décodés en termes de sens puis reliés à des documents eux mêmes indexés selon leur sens, grâce à des marqueurs spéciaux dans les pages Web (« balises » permettant de relier les pages). C’est ce que l’on nomme le « Web sémantique » comme on vient de le voir. Pour ce faire, comme cela a été dit précédemment, il faut développer un langage de traitement/classification sémantique par exemple à base d’ontologie.

Une classification ou système de classification est un système organisé et hiérarchisé de classification d’«objets ». Les classifications sont utilisées dans tous les domaines d’activités humaines (les espèces vivantes, les maladies, les produits ou services, les documents dans une bibliothèque…). Les classifications portant sur un domaine limité sont généralement bien admises par les spécialistes du domaine. Les classifications à vocation universelle, en revanche, sont toujours tributaires d’un point de vue et sont donc l’objet de nombreuses critiques. Elles apportent cependant un éclairage utile aux réflexions sur la nature de la connaissance et les processus cognitifs mis en jeu.

Les classifications sont donc importantes pour organiser les connaissances. Classer les objets ou les connaissances, c’est dire comment ils/elles se situent les un(e)s par rapport aux autres.

Maintenant que l’ouvrage « Tendances » est paru, il nous a paru pertinent à Pierre Fraser et moi-même, de tenter une aventure commune sur la notion de « Web sémantique ». Elle prendra l’allure de fragments écrits, échangés entre nous deux, avec des fils conducteurs !
L’idéal est une sorte de blog que l’on ouvrira à d’autres ! Le fil conducteur général pourrait suivre, dans l’immédiat, les étapes d’interrogation suivantes :

– Le web sémantique ? Classer, penser. Penser, classer.
– La tradition du classement ? Idées éternelles, idées opportunes ? Depuis le conflit Platon-Aristote…
– Le statut des objets : quelles entités ? comment classer ? La « forêt des taxinomies »…
– Les relations : le langage et la réalité ?
– Le lecteur comme constructeur de parcours. Chemins de la connaissance ?
– Le Web, lieu de navigation ? Comment s’y perdre ? Comment s’y retrouver ? Quels processus ?
– Le Web univers ? Paradis ou enfer ? Un océan de données : s’y noyer ? Quelles balises ? Quels repères ?
– Des routes à tracer : l’avenir n’est pas à savoir classer, mais à savoir relier: de nouvelles compétences ?

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Les formes organisent les systèmes et les systèmes se distinguent par les formes qu’ils empruntent. Ces formes, ce sont des différences qui très vite, permettent le découpage des fonctions et des significations. On peut mieux expliquer ainsi aux adolescentes par exemple (1) , les transformations physiologiques qu’elles subissent ou vont subir, les maladies qu’il faut éviter, les mutations du désir sexuel en elles si on les différencie selon trois tranches d’âge au prix de formules qui n’engagent à rien :
(i) 12 ans : « Début de la puberté (du latin : se couvrir de poils et bienvenue dans l’âge ingrat ! […] Des sentiments amoureux peuvent parfois se développer pour une amie… » ; (ii) 15 ans : « Même si les règles sont déjà apparues, la capacité de féconder arrive un peu plus tard (15-16 ans) […] Sexualité : C’est l’obsession ! Savoir comment ça se passe, l’avoir fait, ne plus paraître novice en la matière… » ; (iii) 20-25 ans : « La taille est définitivement atteinte. […] Sexualité : A 25 ans, le désir d’enfant fait son apparition… » (TopModel, mai 1997, n° 15)

Ainsi va la vie, peut-on penser, du moins en termes de signes qui serviront de repères pour classer et dont les jeux de contraste aideront à surprendre pour bousculer les images trop classiques ou les catégories reçues :
« Ayant l’été 1996, réussi son bac nutrition (eh oui, il n’y a pas que des bacs philo, sciences ou éco), elle a décidé de se rendre à Paris pour les vacances. Là c’est la rencontre avec Metropolitan et, depuis, c’est la tornade. Diana a défilé en octobre dernier et ne cesse d’être demandée. En conçoit-elle une fierté quelconque ? Pas le moins du monde. […] La seule personne au monde qui la laisse bouche bée d’admiration, c’est sa maman, mère au foyer. Les vedettes des petit et grand écrans la laissent de marbre. […] C’est une petite fille, malgré ses vingt ans, sa stupéfiante maturité et, déjà, son professionnalisme. Surtout, qu’elle rest comme elle est, pure, sincère, douce et spontanée, perle entre les perles… » (20 ans, mai 1997, n° 128)

On aura deviné qu’il s’agit d’un mannequin de mode tel qu’il en surgit chaque année dans les magazines à faire rêver et que le jeu de contraste consiste ici à opposer à cette notion selon laquelle la mode ou la photographie serait des milieux où la célébrité (dont rêvent les lectrices) vous fait perdre la tête, une autre notion qui serait celle de l’exceptionnalité de la princesse de Galles, Lady Diana, au sens qu’elle sait rester simple (comme les lectrices), pure, petite fille malgé ses vingt ans, etc.
On voit comment une notion admise définissant une catégorie de comportements associés à un certain milieu (les mannequins) peut être bousculée par un contre-exemple doté d’autres propriétés (la pureté, la simplicité), renvoyant à d’autres catégories (les valeurs familiales) et donc contredisant cette notion classique qu’on se faisait du milieu de la mode comme trouble, « impur ».
De même peut-il en advenir de l’idée qu’on a de la beauté féminine : un visage lisse ou parfois, jeune, sans ride, etc. Eh bien non, voici ce qu’on pouvait lire à l’occasion :
« Il n’y a rien de plus beau qu’une femme qui a des cernes. Les cernes, c’est ce qu’il y a de plus sexy au monde » Pourquoi pas ? « Un visage lisse dégage moins d’émotion qu’un visage fatigué. » (20 ans, mai 1997, n° 128)

Ce qu’on appelle idées dans la société donne parfois, on le voit, l’impression d’un « grand marché des formules ». On ne sait plus trop ce que sont les « objets de réalité » ni comment s’organise la pensée et les mots tâtonnent pour tenter de penser. On va chercher dans les télévisions, ces témoignages qui s’enchaînent les uns aux autres comme de petites fables de vie, d’existences qui essaient de se montrer. « Le top model, nous dit le psychanaliste Tony Anatrella (1993), a pris le relais du maître à penser. Quand on ne sait plus penser, on présente son corps. Réfléchir « prend la tête » et donne la migraine à une société qui ne sait plus discerner la signification de ce qu’elle vit et promeut. » Il ajoute : « Les convictions sont floues et les désirs provisoires. D’où le succès des mages, des astrologues, des sectes, des extraterrestres, des possessions, des vies multiples, ect. » (Le Monde, 2-3/04/1995)
Si les explications du monde se font plus troubles parce que plus lointaines, plus confuses parce que plus abstraites, c’est au plus simple qu’alors, on va faire recours, au magique, au « mythique » comme à une sorte de mémoire du monde enfouie, archaïque :
« Sans vouloir confondre science et mythologie, ni même les rapprocher, j’ai tenté de dire qu’un écart de plus en plus considérable s’est creusé entre les connaissances en expansion de la physique ou de la biologie et les pouvoirs étriqués de l’imagination. Du coup, pour essayer de nous expliquer ce qu’ils font, les savants doivent recourir à des apologues, à des récits, qui restaurent à l’usage du profane, de vieux modes de pensée.
« Cette réutilisation inattendue de la pensée mythique est destinée à servir de médiation entre les découvertes des scientifiques et l’homme de la rue, incapable de comprendre de telles découvertes de l’intérieur, et réduit par là-même à les apercevoir seulement sous la forme d’un monde imaginaire, paradoxal, étrange et déroutant, qui présente à ses yeux les mêmes propriétés que celui des mythes. » (C. Lévi-Strauss, « Entretien », Le Monde, 8/10/1991)

Mythes ou magies, peu importe, car ces explications que nous nous fabriquons des origines du monde et des phénomènes, ne sont que les (pauvres) moyens que le sens commun  ne cesse d’emprunter pour savoir quelle réalité il y a dans les ‘choses’ et quels mots conviennent aux ‘choses’, car : « Nous ne trouvons jamais de mots capables d’exprimer quelque chose de définitif » (2) . Au moins tentons-nous sans cesse de classer les choses pour les nommer et de les nommer pour les catégoriser. C’est une vieille histoire du monde, harcelante, la nôtre…

Notes :

1. Je m’étais ainsi livré autrefois, à quelques parcours surprenants dans des magazines pour adolescentes.

2.Gadamer, Hans, Vérité et méthode, Paris, Seuil, 1960.

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Dès que je pense le monde, je l’organise et je ne peux pas penser le monde sans classer les choses ou les phénomènes, qui à mon sens, le composent. Tel est le paradoxe de nos vies et de nos sociétés : tout se classe pour se penser, tout s’organise pour se comparer et donc se catégoriser. Très tôt, nous savons qu’il y a des plantes et des animaux et que cela organise la Nature et qu’on doit la penser ainsi : elle est constituée par les plantes, les animaux et par nous, humains. Nous humains : divisés en riches et pauvres, en beaux, en laids, en méchants, en gentils, en jeunes, en vieux, en sains, en malades, etc.

Une formule m’avait frappé, lue sur la couverture d’une revue : « Le bel avenir de la pauvreté » (Esprit, mai 1997). La formule choquait. Pourquoi ? D’abord, parce qu’à cette époque, on ne parlait guère encore de crise, et que ensuite,  pauvreté et avenir ne vont pas bien ensemble : on ne choisit pas d’être pauvre : on l’est, on le devient, mais ce n’est pas un avenir au sens de réussite qu’on attache d’habitude à ce mot. On dit « il a un bel avenir », mais on ne dit pas « la pauvreté est un bel avenir ». En revanche, si on pense que la pauvreté est un phénomène qui se répand dans la société, alors oui, on pourra dire qu’elle a « un bel avenir », et la formule provocante peut être douloureuse ou laisser indifférent. Dans les deux cas, elle signifie la même chose : la coupure sociale – on  parle de « fracture » – s’accentue : il y a de plus en plus de pauvres, mais on ne sait pas s’il y a de moins en moins de riches ou si les riches deviennent de plus en plus riches.

Ce qu’on sait, c’est qu’il faut s’habituer à penser la société comme catégorisée en riches et pauvres, mais aussi, selon les nouveaux mots en usage, en exclus, en intégrés, en performants, en inadaptés sociaux, en illettrés, en drogués, en suicidaires, en isolés dans les villes, en oubliés à la campagne, en vaincus ou en gagnants, en dynamiques, en fonctionnaires, en contractuels, etc. Voilà le phénomène : nous ne pouvons plus considérer la société sans immédiatement nous mettre à catégoriser ceux qui la constituent, par revenus bas ou élevés, par domicile fixe ou sans domicile fixe, par travail et salaire ou sans travail et sans salaire, etc.

La société ne s’imagine plus comme un ensemble ou un tout : pour la penser, il nous faut la classer, la subdiviser, la hiérarchiser, la décomposer comme si nous courrions sans cesse après les étiquettes pour tenter de comprendre et de s’y retrouver. Aux « nouveaux pauvres » – on les appelait ainsi dans les années 1982-1983 – ont succédé les « exclus », ce qui déjà signifie qu’on s’habitue au phénomène. Le « développement social des quartiers sensibles » – ce qui était une belle formule – a été remplacé par la « politique de la ville » – ce qui est plus économique et signifie tout et rien. Quant à l’administration, elle a inventé le terme ‘SDF’ ou « ’sans domicile fixe » pour tous ceux qui n’ont plus ni résidence ni travail ni droit de vote, etc. Tout se passe comme si la société acceptait de plus en plus ces distinctions qui se voient, se touchent, s’oublient, s’indiffèrent. Une société de multiples dualités où tout devient relatif et donc admis : la pauvreté n’a pas le même sens aux Indes, dans un bidonville de Rio de Janeiro, dans une ville nord-américaine, ou en France selon qu’on habite le nord ou le sud

Avoir un salaire, un emploi stable, autrefois définissait l’individu et les salariés définissaient la société. La rareté de l’emploi est maintenant au cœur de la société et la recherche du travail devenue obsession majeure. Cette précarité est de plus en plus admise de même que les inégalités parfois considérables entre revenus. L’augmentation des écarts entre salaires et modes de vie compte moins que cette nécessaire « flexibilité » du travail que recommandent les économistes. Après tout, les Etats-Unis s’accommodent bien d’un taux de chômage important touchant les Américains à bas niveau d’instruction et la part de la population frisant l’illettrisme y est deux fois supérieure à celle de l’Europe. Mais plus que s’en accommoder, on y considère que l’absence d’emploi touchant en majorité les habitants des ghettos n’est pas une exclusion que ceux-ci subissent de la part de la société, mais une incapacité à travailler que ces habitants des ghettos entretiennent eux-mêmes et dont ils sont responsables. Comme par une sorte de « nature » qui serait la leur, qui les rendrait différents des autres, inaptes à s’intégrer. Ainsi se constituent des « réserves » confinées dans des territoires tel qu’on le  constate déjà en France à propos de certaines « zones » de banlieue où les violences sont ordinaires et les violents, de plus en plus jeunes, ayant très tôt accumulé tous les handicaps sociaux, mais maîtrisant avec brio les mécanismes de la justice, et « commettant des infractions en sachant exactement combien elles sont tarifées » (Le Monde, S.Bd et B.G., 24/05/1997).

Sourdement, insidieusement, parfois avec éclat, nous sommes ainsi entrés dans « une guerre des mondes », non pas seulement de pays pauvre à pays riche, mais à l’intérieur même des pays et dans les villes, de quartier à quartier, de rue à rue ou d’étage à étage dans un même immeuble. Certains y voient la manifestation d’une conflit entre les cultures voire d’un affrontement entre « la barbarie » et « la culture », situation propice à la multiplication des mafias et des bandes antagonistes (Huntington, 1996), mais aussi au renforcement des frontières entre territoires, s’opposant les uns aux autres . Ainsi : « En France, la tendance actuelle est indéniablement à des formes de regroupement où les « pairs » se retrouvent entre eux, ce qui correspond à un phénomène que Daniel Cohen nomme « l’appariement sélectif » et qui donne lieu à des sanctuarisations urbaines » (Mongin, 1997, Paugam, 1996). Le ‘chez moi’ signifie davantage que ‘le chez-soi’ : c’est ce qui n’est pas ‘chez toi’ et c’est ce qui nous met à distance infranchissable, moi de toi, toi de moi, les uns des autres. On s’agglomère en zones à l’intérieur desquelles les individus se catégorisent entre eux comme égaux et ces zones les mettent à distance de ceux qui sont susceptibles de les gêner, à commencer par les mendiants que certaines villes chassent déjà de leurs espaces publics.

La ségrégation permet la hiérarchie entre les gens de même qu’entre les espèces ; mieux : elle la légitime. Au travers d’évidents ou subtils critères. Il y a d’abord ce qu’on gagne financièrement par mois et par an, il y a de qui on descend et quels étaient les statuts des ancêtres, pauvres ou bourgeois,  il y a bien sûr ce qu’on mange et que les autres ne mangent pas, il y a ces loisirs qui vous distinguent car inaccessibles à beaucoup comme les destinations lointaines de voyages exotiques, il y a enfin ces écoles où on place ses enfants parce qu’elles sont dites meilleures et qu’ils ne s’y « mélangent » pas. Lorsque certains magazines hedomadaires nous fournissent régulièrement un classement  des meilleurs lycées, on sait à quel point la carte scolaire en France est un enjeu dans la formation des futures élites, et que ces cartes sont celles de la ségrégation qu’une société accepte comme allant de soi, même avec les meilleurs sentiments républicains.
Mais il est un critère de classement et de catégorisation encore plus terrible car biologique celui-là : c’est celui de l’âge. Nous ne savons plus penser la société autrement qu’en tranches d’âge, et dès l’enfance, nous voilà accoutumés à distinguer les ‘grands’, les ‘petits’, les vieux’ et les ‘moins vieux’. Les économistes, chaque semaine, nous rappellent le ‘prix de l’âge’ : en France, déjà en 1993, les personnes âgées de 65 ans et plus représentaient 19,6% de la population et accaparaient 41,4% du total des dépenses de santé (Le Monde, 29/05/97). Une nouvelle et subtile discrimination surgit : à l’encontre des vieux cette fois, »dévoreurs » de nos systèmes de santé. Après tout, il faut bien des causes aux déséquilibres constatés, et s’il y a déséquilibre, il y a menace, et s’il y a menace, il y bien des responsables, des fautifs.

Peut-on penser autrement ? Peut-on penser sans classer, sans catégoriser voire opposer ? Et qu’est-ce qu’organiser sinon différencier pour classer ? Ce jeu de différences et de discriminations fait partie de nous ; dès l’origine, du moins très précocément, il est en nous pour que les systèmes qui nous sont naturels, puissent fonctionner. On sait maintenant que dès les premières semaines de la vie, les bébés sont capables de distinguer les sons qui appartiennent à des langues différentes et d’y réagir. Cette capacité précoce va favoriser plus tard l’acquisition de la langue maternelle en tant que système de sons organisés par rapport aux autres bruits environnants.

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